Écrire à la première personne ou à la troisième : quel choix pour raconter son histoire

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« Je » ou « il/elle » ? C’est souvent l’une des premières questions qu’on se pose en commençant une nouvelle, et on la traite parfois comme un simple choix de style, presque une habitude. En réalité, cette décision change directement ce que ton lecteur peut savoir, ressentir et deviner tout au long de l’histoire. Ce n’est donc pas une question de goût abstrait, mais une question qui dépend de ce que ton histoire a besoin de raconter.

Ce que la première personne installe

Écrire avec un « je » plonge le lecteur directement dans une seule conscience. Il ressent ce que le personnage ressent, pense ce qu’il pense, au moment où ça se passe. Cette proximité crée une immersion très forte : la voix du personnage devient centrale, avec ses tournures de phrase, ses hésitations, son humour ou son angoisse propre. Le lecteur ne perçoit rien d’autre que ce que ce personnage perçoit lui-même.

C’est justement là que se trouve la limite de ce choix, mais une limite qui peut devenir une force selon l’histoire : le lecteur ne sait jamais plus que le narrateur. Si ton personnage ignore un détail important, le lecteur l’ignore aussi. Si ton personnage se trompe sur les intentions de quelqu’un, le lecteur risque de se tromper avec lui. Cette vision forcément limitée n’est pas un défaut du « je » : c’est ce qui en fait un outil puissant pour créer de la surprise, du suspense, ou une vraie intimité avec un personnage.

Ce que la troisième personne permet

Écrire avec un « il » ou une « elle » donne plus de liberté de mouvement. Tu peux montrer une scène où ton personnage principal n’est pas présent, suivre plusieurs personnages à différents moments de l’histoire, ou donner au lecteur des informations que ton protagoniste ne possède pas encore. Cette distance permet de construire des effets que la première personne ne permet pas facilement, comme une scène où le lecteur sait quelque chose que le personnage ignore encore, ce qui crée une tension différente.

Cette liberté a un prix : la proximité avec les pensées du personnage est généralement un peu moins immédiate qu’avec un « je ». Le lecteur observe davantage le personnage qu’il ne devient lui, même si une troisième personne bien maîtrisée peut rester très proche des émotions d’un personnage, presque comme un « je » déguisé. La différence entre les deux n’est donc pas aussi tranchée qu’elle peut paraître au premier abord : tout dépend de la distance que tu choisis d’installer, au-delà du simple pronom utilisé.

Trois questions pour trancher plutôt que deviner

Plutôt que d’hésiter dans le vide, trois questions concrètes aident à faire un choix qui correspond réellement à ton histoire. D’abord, qui doit savoir quoi, et quand ? Si un seul personnage détient toute l’information essentielle à l’histoire, et que le lecteur doit découvrir les choses exactement comme lui, la première personne s’impose naturellement. Si l’histoire a besoin de basculer entre plusieurs personnages, ou de montrer une scène où ton personnage principal est absent, la troisième personne devient plus pratique.

Ensuite, quelle proximité veux-tu installer avec ton lecteur ? Si tu veux qu’il soit littéralement dans la tête de ton personnage, qu’il entende sa voix intérieure comme si c’était la sienne, le « je » crée cet effet directement. Si tu préfères qu’il observe le personnage un peu de l’extérieur, tout en restant proche de lui, une troisième personne bien travaillée peut atteindre un équilibre entre distance et intimité.

Enfin, ton narrateur est-il fiable, ou son regard doit-il être mis en doute par le lecteur ? Si l’intérêt de ton histoire repose sur le fait que ton personnage cache quelque chose, se trompe sur sa propre situation, ou déforme volontairement ce qu’il raconte, la première personne est presque toujours le meilleur choix : elle seule permet ce jeu de confiance et de doute entre le lecteur et le narrateur.

L’exercice qui permet de sentir la différence avant de choisir

Si après ces trois questions tu hésites encore, il existe une méthode simple et largement utilisée par les auteurs pour trancher : choisir une scène clé de ta nouvelle, celle qui porte le plus d’émotion ou d’enjeu, et l’écrire deux fois. Une première fois à la première personne, puis, séparément, à la troisième personne. Pas besoin de réécrire tout ton texte : quelques paragraphes suffisent pour sentir la différence.

Une fois les deux versions écrites, compare-les en te demandant laquelle rend le mieux l’émotion que tu voulais faire ressentir à cet instant précis de l’histoire. La réponse n’est pas toujours celle qu’on attend au départ : parfois, une scène qu’on imaginait forcément en « je » fonctionne étonnamment mieux avec un peu de recul, et inversement.

Il n’existe pas de choix supérieur, seulement un choix plus juste

Ni la première personne ni la troisième ne sont un choix « plus littéraire », « plus sûr » ou « de débutant ». Les deux options sont pleinement valables, et les meilleurs textes ne se distinguent pas par le pronom choisi, mais par la cohérence entre ce choix et ce que l’histoire cherche à faire ressentir. Prendre le temps de se poser ces questions avant d’écrire, plutôt que de trancher par habitude, c’est déjà une étape importante pour donner à ta nouvelle la voix qui lui correspond vraiment, que tu la destines à un tiroir personnel ou à un concours comme le Prix Clara.

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