Jean-François Chevrier

Öyvind Fahlström

L’œuvre d’Öyvind Fahlström (1928-1976), multiforme et ambitieuse, à la fois intime et spectaculaire, associe un lyrisme minutieux aux grandes formes de l’histoire de l’art, nourries par l’information et l’imagerie des médias, par l’exubérance des arts populaires, underground et commerciaux, bande dessinée, science-fiction, etc. Elle constitue peut-être le dernier massif encore méconnu de l’art des années 60 et 70, alors que les autres artistes d’importance égale qui ont marqué cette époque déjà légendaire ont fait l’objet ces dernières années de multiples études et présentations documentées.

Fahlström n’est pas inconnu mais sous-estimé et surtout mal situé, trop souvent défini comme un représentant ou un précurseur excentrique du pop art européen américanisé, comme une figure des Sixties. Il fallait replacer son parcours artistique et intellectuel dans une histoire plus longue, qui intègre l’après-guerre et les années 1950, et dans une géographie plus ouverte, celle-là même qui apparaît dans ses nombreuses peintures et variations cartographiques. L’exposition reconstitue une histoire singulière, individuelle, qui procède de déplacements géopoétiques et politiques, entre deux continents (l’Europe et l’Amérique) et sur la carte du monde toute entière.

Suédois, né au Brésil, le peintre Fahlström fut aussi et d’abord un poète, polyglotte, qui concevait la pratique des arts visuels comme une activité linguistique, une manipulation et concrétisation du langage, poussé parfois jusqu’au monstrueux, à travers la diversité des langues instituées et imaginaires. Il vécut au Brésil, dans sa première enfance, puis en Suède, mais aussi en France, dont il aborda la culture vivante par le surréalisme, en Italie, patrie du bel canto, et aux États-Unis, à l’époque où les mouvements issus de la lutte contre la ségrégation raciale étaient stimulés par la contestation de la guerre du Viêt-Nam.

Depuis Opera (1952-53), jusqu’aux grandes peintures testamentaires (Night Music, 1975-76), en passant par les installations monumentales (Garden - A World Model, 1973), des œuvres clés jalonnent une tentative d’élargissement de l’art, inspirée du modèle ancien de l’opéra, qui passe par la performance, la musique, le cinéma, l’activisme politique. À la concrétisation du langage poétique s’ajoute une théâtralisation des arts visuels.

Fahlström s’adresse à un spectateur-lecteur qui puisse suivre et déchiffrer des enchevêtrements de signes et de figures. Il s’adresse aussi à un public complice de citoyens, interprètes et manipulateurs du monde, qui participe à ses jeux d’exorcisme et ses essais de liberté.

Jean-François Chevrier

Öyvind Fahlström par Jean-François Chevrier