Les Collectionneurs de Merda dartista et lexposition Une mesure pour tous Bernard Bazile travaille son projet autour de Merda dartista par une approche à double questionnement : l'échange dor contre des excréments / la comparaison entre la valeur absolue en économie et la valeur absolue en art. la transformation matérielle qui trouve son analogie dans le mystère du contenu / la question de savoir sil se trouve vraiment des excréments de lartiste dans la boîte de conserve.Le projet dexposition veut faire la lumière sur les motivations qui ont amené les collectionneurs à acquérir une uvre tellement provocante pour celui qui l'achète, sur le rapport des collectionneurs avec lartiste et la conception de luvre, sur les motivations de lartiste, ainsi que sur la question de lénigme de son contenu. Déclaration dintention de Bernard Bazile
Les uvres de lartiste italien Piero Manzoni sont exposées dans les plus grands musées du monde.
Pour les critiques, il est lun des plus grands, à légal de Marcel Duchamp. Pour de nombreux artistes, il est une figure de la rupture. Pour les marchands, il est une valeur sûre. Pour les collectionneurs, il fait partie des incontournables. Dans les écoles dart, Manzoni est un classique. En 1961, il crée les 90 Merda dartista, boîtes de conserves contenant 30 grammes de ses propres excréments destinées à être vendues au prix de 30 grammes dor au cours du jour. Lexistence même des Merda dartista est une limite que la société a traitée comme telle : quand une de ces boîtes a été exposée en 1961 dans une galerie nationale en Italie, la polémique est allée jusquau Parlement italien. Dino Buzzatti défendit Piero Manzoni dans des affrontements qui eurent lieu par journaux interposés. De quelle façon cela est-il de lart ? Qui décide de lexistence dune uvre dart ? A partir de quel moment un objet devient-il une uvre ? Comme pour beaucoup dartistes, la gloire de Piero Manzoni est bien plus grande mort que vivant. Retracer le trajet des Merda dartista dans le temps et lespace-le prix, les différents propriétaires, cest mesurer la reconnaissance accordée à lartiste. Le monde de lart contemporain, comme tous les milieux, ceux de la mode, de la musique, du cinéma, du sport, ceux des spécialistes, comporte son propre système de valeurs, ignoré du grand public, ou incompréhensible du fait de linconscience des règles et valeurs qui constituent ce système. Nous prétendons que ces règles sont les mêmes que celles qui organisent notre société de façon à autoriser des échanges, se réaliser et exister, entretenir un rapport avec le monde et le temps.
Rechercher les relations entre les propriétaires, mettre en évidence létablissement des valeurs, la nature de leur rapport avec lobjet possédé. Cest le propos de notre uvre. Depuis sa création, cette série a été disséminée dans le monde entier. Aujourdhui, la valeur dune boîte est denviron 30 500 € (environ 200 000 FF, 25 à 35 000 US$). Parmi les propriétaires de ces boîtes, des institutions nationales, des artistes, des collectionneurs, des marchands.
La Merda dartista est une uvre à laquelle il nous est impossible daccrocher une valeur formelle : la taille de lobjet, la banalité de son enveloppe, de ses couleurs
Pour une personne non informée, sans connaissances, cest le rire, la colère, ou un symbole de la décadence. Dans le monde de lArt, cest un must. Doù vient cette différence de jugement de « goût » ? Posséder une uvre dArt, cest vouloir entretenir un rapport avec elle, lartiste, le vendeur, son époque
Chaque propriétaire entretient avec sa Merda dartista un rapport particulier : Quel a été le trajet de luvre ? Dans quelles conditions la-t-il acquise ? Qui la lui a cédée ? A quel prix ? Quand ? Où cette uvre est-elle entreposée ? Quels sens donne-t-il à sa possession ? Comment est-elle exposée au public ? Dans quel but ? Sintéresser à ces propriétaires, cest traverser le monde de lart, cest faire le tour du monde en 90 boîtes : un grand nombre de pays est concerné Italie, France, USA, Japon, Suisse, Corée,
, tous les acteurs du monde de lArt, ses mécanismes, ses valeurs, ses circuits. Valeur commerciale et valeur artistique
Au début, ce nest quun assemblage de métal, de papier et dexcréments humains. Puis, en 40 ans, cet assemblage devient une uvre dart, avec une valeur commerciale, une valeur artistique et elle génère les discours enflammés les plus variés. Le film sintéresse aux mécanismes de ces valorisations, aux points dappuis sur lesquels la société applique le levier qui transforme la valeur des objets. La valeur commerciale
A part la cote de lartiste, un exemple de mécanisme est le processus qui consiste à prendre un objet et à lassurer. La prime dépend alors de la valeur de lobjet, et une fois la prime payée, la valeur de lobjet est fixée par le contrat de lassurance. Un autre exemple : un peintre vend ses uvres aux enchères, avec une valeur de départ, fixée par le commissaire-priseur et le peintre. La valeur de lenchère finale crée la plus-value sur luvre. Et le nom du propriétaire devient aussi un élément de la valeur commerciale. La valeur artistique
A part la sensation intime du spectateur et son rapport avec lobjet, luvre est au centre dune conversation entre un artiste, un galeriste et un critique dart. La valeur artistique de luvre dépend de la force de la conviction des personnes impliquées dans la conversation. Le trajet de luvre est très dépendant de cet échange. La valeur artistique de luvre se mesure en dehors de tout marché à la présence de cette uvre dans diverses publications, à son exposition dans des lieux plus ou moins valorisants. Et donc lexposant (publication, musée, galerie) devient un élément de la valeur artistique. Cest le rassemblement de ces deux valeurs qui installe lobjet dans sa position duvre dans la société. Bernard Bazile 2000
|